Le raëlisme est un mouvement religieux qui a émergé dans les années 1970. Ses adeptes sont souvent représenté·es comme incarnant un·e Autre social·e à l’instar de leurs pratiques qui sont régulièrement moquées par la sphère médiatique. Yanncy Fanti les a rencontré·es lors du rassemblement annuel du mouvement en 2024.
« Nul ne doit subir de discrimination du fait notamment de son origine, de sa race, de son sexe, de son âge, de sa langue, de sa situation sociale, de son mode de vie, de ses convictions religieuses, philosophiques ou politiques ni du fait d’une déficience corporelle, mentale ou psychique. » Telle est garantie la liberté de croyance par l’article 2 de la constitution suisse. Pourtant, selon un recensement publié par l’OFS en 2020, près de 8% des personnes croyant·es ont été victimes de discrimination au cours des douze mois précédent l’étude. Le chiffre varie selon les affiliations religieuses : 6,2% de catholiques et 4,6% de protestant·es affirment avoir subi de telles discriminations contre 34,8% des musulman·es et 26,4% d’ « autres affiliations » religieuses.
C’est à cette dernière catégorie qu’appartiennent les dits « nouveaux mouvements religieux » (NMR), à savoir, les mouvements religieux et spirituels se distinguant des traditions hégémoniques, qui émergents au cours du 20e siècle et plus particulièrement dans le creuset des années 1970. Si les convictions et les pratiques varient, les NMR partagent le point commun de ne pas reposer sur une base institutionnelle « historique », comme c’est le cas notamment pour les églises catholiques et protestantes. En outre, ces mouvements ont souffert des dérives très médiatisées d’une minorité de courants, notamment au cours des années 1990, qui ont participé à créer une inquiétude grandissante autour de la question des « sectes ». Il convient de rappeler qu’en Suisse, s’il n’existe pas de définition juridique de ce qu’est une « secte », l’approche privilégie la catégorie de « dérives sectaires ». Cette notion qualifie les actes répréhensibles survenus en contexte religieux. Cette approche permet de ne pas essentialiser la nature de certains mouvements, et de concentrer la compréhension autour des dérives avérées, sans les adjoindre à la nature propre d’une tendance religieuse spécifique.
Être Raëlien·nes : une identité dure à porter ?
Le raëlisme est un mouvement né à la fin des années 1970, sous l’impulsion de de Claude Vorhillon dit « Raël » ou « Le Maitraya ». Celui-ci rapporte avoir été en contact avec des extra-terrestres nommés les Elohim. Ces figures, déjà présentent dans les traditions juives et chrétiennes, ne seraient – selon Raël – pas des anges, mais des humanoïdes provenant d’une civilisation lointaine à la technologie très développée. Ceux-ci auraient alors créé la vie en laboratoire avant de l’implanter sur la terre et de revenir, à plusieurs reprises, afin de révéler la vérité sur leurs origines à quelques élus. Cette révélation aurait été distribuée de façon fragmentaire aux différents prophètes des différentes religions, en fonction du degré de compréhension possible de la société à laquelle ils se sont adressés. Ainsi, Raël, aurait été le dernier prophète de cette lignée, car désormais, la civilisation aurait possédé un degré d’évolution scientifique assez élevé pour comprendre l’ensemble du message.
En Suisse, le mouvement compte environ 1500 baptisé·es pour environ 150 membres actifs·ves. Parmi celles et ceux-ci, certain·nes se plaignent de l’image du mouvement et des impacts que celui-ci a sur leur vie professionnelle.
Certain·nes se plaignent de l’image du mouvement et des impacts que celui-ci a sur leur vie professionnelle
Le 4 avril 2024 se déroulait au restaurant-bar La rive, à Vidy, une rencontre annuelle du mouvement, en Suisse. Lors de cette rencontre à laquelle j’ai pu assister dans le cadre de mon travail au centre intercantonal d’information sur les croyances (CIC), certaines personnes ont déploré une hostilité à l’égard de leur identité. Selon plusieurs personnes que j’ai pu interroger, cette discrimination s’exprime notamment dans le cadre du travail. Plusieurs récits expriment l’inquiétude quant au fait de pouvoir révéler ses convictions raëliennes dans les espaces professionnels. En effet, plusieurs membres du mouvement affirment avoir perdu leur travail en raison de leur identité religieuse. Ils et elles attribuent notamment cette situation à la « mauvaise presse » du mouvement et au traitement médiatique dépréciatif dont il fait l’objet.

Au départ, il n’y avait plus rien, et puis, il y a eu Netflix
Les médias se sont fortement intéressés au mouvement raëlien durant les décennies, précédent 2010. Le Centre intercantonal d’information sur les croyances, qui recense notamment les demandes de particulier·ères et de professionnel·les au sujet de la diversité religieuse en Suisse, constate une baisse drastique de l’intérêt du public et des médias depuis les années 2010. Depuis 2016 et jusqu’en 2023, l’expertise du centre n’a été sollicitée que 5 fois au sujet du raëlisme. Or, le 7 février 2024, la plateforme de streaming états-unienne Netflix, a sorti un documentaire intitulé « Raël : le gourou des extra-terrestres ». À la suite de cette sortie qui a très largement enthousiasmé l’intérêt du grand public, le CIC a constaté un regain d’intérêt médiatique pour le mouvement. En moins de 3 mois, le centre a reçu 5 sollicitations de médias romands, soit le même nombre que durant les sept dernières années. En outre, le CIC n’a pas été consulté lors de chaque article parut sur la question, ainsi, dans le champ restreint de la presse romande, L’Illustré, le 24Heures, l’émission Forum de la RTS, le journal de 19h30 de la RTS, le Watson et Canal9 ont chacun publié un article ou une émission sur le sujet, attirant – Ispo facto – un intérêt très prononcé autour d’un mouvement qui, de l’aveu de Antoine Berner – évêque et porte-parole raëlien – constatait depuis plusieurs années, une baisse du nombre annuel de nouveaux adhérant·es.
Comment les médias parlent-ils des Raëlien·nes ?
Lors de la rencontre du 04 avril 2024, parmi les prises de paroles qui structuraient l’après-midi, l’un des membres nous a projeté un vidéo de réponse à Fabien Olicar. Ce dernier est un « mentaliste » – à savoir une personnalité médiatique qui use d’outils issus de l’illusionnisme et de la psychologie pour proposer une variété de contenus allant du spectacle aux analyses en passant par la publication d’ouvrages. Très populaire sur les réseaux sociaux, sa chaîne Youtube cumule plus de deux millions d’abonné·es. Il publie sur celle-ci une vidéo sobrement nommée « ANALYSE DU GOUROU RAËL (Mensonge, Manipulation et Stratégie) ». Il expose les croyances raëliennes et l’histoire de Claude Vorhillon, ne manquant pas – au passage – de qualifier certains de ses discours « d’escroquerie », notamment lorsque celui-ci se présente comme le « dernier prophète ». Il qualifie, en outre, les croyances raëliennes de « farfelues ». Or, cette rhétorique n’est pas étrangère au discours présent dans certains médias suisse. En effet, si certains quotidiens ou hebdomadaires ont choisi une approche plus neutre du sujet, d’autres ne se cachent pas de percevoir dans le cadre du raëlisme, quelque chose de saugrenu. Ainsi, peut-on lire un article titrant que les propos de Raël seraient des « bobards ». Détaillant, plus loin, la visite de « Ofuland », ancien domaine raëlien, au Québec, le même article s’arrêtait sur les « galimatias sur la vie extra-terrestre », la « situation grotesque » de leur visite ou encore les « fous rires nerveux » que les journalistes devaient retenir. Dans un autre article, nous pouvons lire que la publicité internet de la journée de rencontre évoquait « la blague d’un gang de graphistes sous acides ayant un peu trop fêté l’équinoxe » ou que l’un des évêques du mouvement faisait penser à « Gandalf en t-shirt de geek ». Bien entendu, nous ne pouvons accuser ces considérations d’être à l’origine des discriminations vécues par les raëlien·nes, toutefois, elles témoignent, plus globalement, d’un discours propre au commentaire médiatique au sujet des personnes croyant aux extra-terrestres. En effet, il convient de se demander pourquoi les croyances raëliennes suscitent ce type de considération ? En quoi sont-elles perçues comme plus ubuesques et moins légitimes que ne le sont les croyances des religions hégémoniques ?
Rejeter l’« Autre », produire des « étrangers »
Sans prétendre pouvoir trancher la question de façon péremptoire, j’aimerais amener ici, quelques clefs de compréhension. Dans un article que j’ai rédigé pour le projet de médiation culturel Dialogue en route, j’interrogeais la dynamique de rejet produite par le documentaire Netflix à l’égard des raëlien·nes. Je souhaiterais ici étendre mon interrogation plus largement. Parmi les discours dépréciatifs évoqués, aucun ne cherche à comprendre la logique des croyances en termes historiques ou sociologiques. Or, ces croyances s’inscrivent dans une dimension sociale et politique particulière, celle de la fin des années 1970, de la montée des utopies hippies, du déclin des religions traditionnelles et d’une recomposition du champ des croyances par un croisement entre des explications scientifiques et religieuses. L’effet produit est de réduire les raëlien·nes à des hurluberlus aux croyances saugrenues. En effet, à la différence des croyances hégémoniques, les nouveaux mouvements religieux ne bénéficient pas d’une histoire largement connue, comme l’est – par exemple – l’histoire du christianisme, et donc du lien intime qui unit l’évolution de la croyance à l’évolution contextuelle. Cela produit, dès lors, un mécanisme de rejet que l’on peut qualifier d’étrangement. L’Autre est rendu étranger, ses croyances sont traitées comme une bizarrerie distincte du monde social ordinaire. Or, cette différenciation produite facilite le processus de discrimination.
